« 5 janvier 1847 » [source : BnF, Mss, NAF 16365, f. 1-2 ], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette , in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1870, page consultée le 04 mai 2026.
5 janvier [1847], mardi matin, 11 h. ¾
Bonjour mon ami Toto, bonjour mon adoré Toto, bonjour, qu’on vous dit
et vous ? Je m’étais bien promisa de
vous bouder jusqu’à ce que vous m’ayez apporté tous mes journaux1, mais je n’ai pas de cœur et je ris
avec vous tout de même comme si de rien n’était et comme si vous n’aviez pas manqué
gravement à votre devoir depuis plusieurs jours. J’espère que vous n’abuserez pas
de
ma longanimité et que vous vous empresserez de réparer vos torts en m’apportant tout
mon arriéré2 et en
me donnant le fameux et tant désiré Savarin3. J’y compte plus que je ne puis dire et j’ai fait partager mon espoir à
des jeunes filles4
qui ne l’oublierontb pas, je vous
prie de le croire, sans en excepter M. Vilain et Eugénie que cette
bonne fortune réjouitc d’avance.
Avec tous ces espoirs-là vous me faites la part du bonheur présent bien petite
et bien chesse et il faut plus que du courage et
de l’espoir en un meilleur avenir pour m’en contenter. Il faut tout l’amour que j’ai
pour vous, qui remplit tous les vides que fait votre absence dans ma vie, pour ne
pas
jeter le manche après la cognéed5 mille fois par
jour. Je t’aime, je t’aime, je t’aime. Avec cela je trouve moyen d’arriver au bout
de
ma journée sans trop de tristesse et de découragement.
Pauvre doux adoré, je
suis bienvenue à me plaindre quand tu travailles sans relâche jour et nuit. Quand
j’y
pense j’ai honte de moi-même et je suis prête à te demander pardon à genoux. Je ne
veux pas que tu t’arrêtes une seule minute à mes plaintes et à mes grogneries. Dis-toi
ceci pour te tranquilliser, que : je suis trop heureuse que tu te
laisses aimer par moi et que tu m’aimes un peu. Le reste serait du luxe et presque du superflu qu’on peut bien avoir de temps en
temps mais qu’il serait fou d’espérer tous les jours. Hélas ! c’est cependant bien
bon
et bien nécessaire le superflu,
pourquoi faut-il qu’il soit de plus en plus rare pour nous ? Dieu seul le sait et
le
veut ainsi. Mais ça n’est pas très drôle.
Juliette
1 Conformément à leur « pacte », Juliette Drouet n’est autorisée à lire que les journaux que Victor Hugo lui apporte.
2 Ce qui reste dû, ou travail en retard.
3 Gâteau rond et creux, en forme de couronne, arrosé de rhum.
4 Ce sont les deux filles de Mme Rivière, qui rendent fréquemment visite à Juliette Drouet. L’aînée, Louise Rivière, était une amie de Claire Pradier.
5 Se rebuter par découragement, par dégoût.
a « promis ».
b « oublierons ».
c « réjouissent ».
d « coignée ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle écrit ses mémoires de couvent pour documenter l’épisode du Petit-Picpus dans Les Misérables.
- 23 janvierPremière de la reprise de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin.
- 21 juinElle assiste avec Hugo à la messe à Saint-Mandé, pour le premier anniversaire de la mort de Claire.
- Août-septembreLiaison de Hugo avec Alice Ozy, qui est aussi la maîtresse de son fils Charles.
- 4 septembreLe corps de Claire Pradier est exhumé une seconde fois pour être placé dans un caveau au cimetière de Saint-Mandé.
- 7-9 septembreÀ la demande de Hugo qui s’en servira pour Les Misérables, Juliette écrit ses mémoires de couvent.
- 30 septembre-7 octobreVoyage en Normandie.
